Italie : « La terre tremble ? Voici mon projet ! »

3 novembre 2016 source : ilsole24ore.com

L'architecte Renzo Piano, sénateur à vie en Italie, voit son pays souffrir des secousses sismiques à répétition qui dévastent des foyers, des villages entiers et provoquent des drames humains. Il a tenu à aborder ce sujet publiquement.

Nous devons nous défendre face aux tremblements de terre. Voici mon projet plurigénérationnel. Il y a un intrus à éloigner une bonne fois pour toutes, un mot traître qui réapparait à chaque fois qu'un tremblement de terre a lieu en Italie. Je parle du fantôme évoqué à tous les coups : la fatalité. La seule chose fatale, c'est que les tremblements de terre ont toujours eu lieu, et qu'il y en aura toujours. Malheureusement, la terre tremble. C'est la nature, elle n'est ni gentille ni méchante. Elle est simplement et brutalement indifférente à nos souffrances. Elle n'en a cure. Mais nous disposons d'une grande force, une force que cette même nature nous a donnée : l'intelligence.

Parler de fatalité, c'est manquer de respect à l'intellect humain. L'Histoire est là pour le démontrer : nous nous sommes toujours défendus. Avec des ports, des digues, des canaux, des maisons et la médecine. C'est à nous, à notre sens des responsabilités, d'effectuer les efforts nécessaires pour mettre nos maisons en sécurité, et nous mettre nous-même en sécurité, par la même occasion. Car où que l'on aille, si on trouve des hommes, on trouve des maisons. La maison, c'est le lieu de la confiance, le refuge contre les peurs et l'insécurité. C'est bien plus qu'un simple abri contre le froid et la pluie.

Nous ne pouvons plus tendre les bras vers le ciel en invoquant l'inéluctabilité du destin. Ce comportement est une insulte envers la nature. Celle de l'homme. Plus précisément, l'Homo sapiens.

Comme l'a dit Sandro Pertini après le tremblement de terre à Irpinia, la meilleure façon de se souvenir de nos morts, c'est de penser aux vivants. 

Et il avait raison. Alors défendons-nous. Nous ne pouvons pas tolérer que des immeubles et des villages entiers s'écroulent, et que des centaines de personnes se retrouvent ensevelies sous les décombres. Le tremblement de terre est un monstre, mais nous possédons les techniques et les connaissances nécessaires pour nous protéger.

Il faut que notre conscience intègre cela de façon permanente, plus rapidement que nos textes législatifs. Je parle du devoir de rendre tous les immeubles antisismiques, de la même façon qu'une voiture possède des freins en état de marche. Cela ne viendrait à l'idée de personne de prendre le volant avec une voiture dont les freins ne fonctionnent pas. Pourtant, de nombreuses familles vivent en toute insouciance en zone à risque (le long de toute la dorsale des Apennins, l'épine dorsale de l'Italie du nord au sud), dans des maisons insécurisées. Quelque chose ne tourne pas rond.

Que faut-il faire ? 

Rendons notre patrimoine plus sûr. Ces maisons sont notre patrimoine. Je ne fais pas référence à la reconstruction d'Amatrice et d'Accumuli, qui aura bientôt lieu et qui doit être réalisée au plus vite. Je pense qu'il faut regarder plus loin. Je pense à un projet de longue haleine ; un plan multigénérationnel qui durera 50 ans. Il faut intervenir avec des aides financières de l'État, notamment lors des passages de propriété entre générations. Quand une jeune famille hérite de la maison des parents et décide de la rénover. C'est à ce moment qu'il faut penser à la sécurité de l'immeuble.

Pour débuter cet énorme chantier, il faut commencer par appliquer la science du diagnostic, qui est précise et objective. Scientifique. Tout comme un bon médecin propose d'abord un diagnostic avant de prescrire un traitement ou une opération, le diagnostic permet d'intervenir uniquement en cas de nécessité. Plus le diagnostic est précoce, moins l'intervention médicale est invasive et coûteuse. Nous disposons aujourd'hui de tous les outils pour le faire. 

Nous disposons d'outils et d'instruments sophistiqués, à l'avant-garde, que nous produisons nous-mêmes en Italie et que nous exportons vers d'autres continents. Nous ne sommes pas un pays du tiers-monde, même si souvent nous faisons tout pour en avoir l'air. Avec un diagnostic, nous sortons du terrain des opinions et nous entrons sur celui des certitudes scientifiques. 

Il nous faut un changement culturel, abandonner l'obscurantisme de l'opinion, du « y'a qu'à, faut qu'on », pour parvenir à un monde contemporain. Avec la thermographie, il est possible de déterminer la santé d'un mur sans y faire un trou, exactement comme pour un corps humain.

L'art de la connaissance et du savoir permet d'être très efficace sans s'acharner sur les habitants, sans devoir les éloigner de leur logement pendant le chantier. Nous ne devons pas déraciner les gens des endroits où ils ont vécu. C'est un acte cruel. Il y a un lien inaliénable entre les pierres, les briques et les personnes qui les habitent. La maison est une protection physique et mentale, le lieu du silence. Nous tous, nous passons notre vie à « rentrer chez nous ».

C'est pour cela que je parle de chantiers légers qui permettent des travaux sans devoir mettre à la porte des familles. Bien entendu, les chantiers légers prennent plus de temps, il s'agit d'une opération subtile qui implique de la patience, de la détermination et de la constance.

Non seulement la population doit rester dans les immeubles, mais elle doit également participer activement aux opérations. Je pense à l'image de l'architecte errant, une sorte de médecin qui vise à soigner non pas les personnes, mais bien les immeubles malades qui risquent de s'effondrer au prochain séisme. Être architecte errant, c'est aussi posséder une qualité importante : l'art d'écouter et de trouver des solutions. 

C'est pour cela qu'il faut avoir recours au diagnostic et à la microchirurgie, et pas à la pelle et au marteau piqueur. L'idée, c'est de recoudre sans démolir, avec une dimension de légèreté à la fois humaine et technique.

Il y a trente ans, à Otranto, Gianfranco Dioguardi et moi avions déjà œuvré sur un projet similaire : le laboratoire de quartier. Un projet soutenu par l'UNESCO pour revigorer le centre historique. Aujourd'hui, la technique permet d'obtenir des diagnostics plus précis. Mais la philosophie reste la même. C'est dans la maison que se trouve le coeur, écrivait il y a deux mille ans Plinio il Vecchio.

Je vous prie de me croire. Ce que je veux faire pour renforcer la sécurité des foyers italiens n'est pas une théorie. J'ai été nommé sénateur à vie parce que je suis architecte, constructeur de villes. Je connais mon métier. Avec mon groupe de travail au Sénat, le G124, qui s'occupe déjà des périphéries, nous proposons de faire dix prototypes qui couvrent toutes les typologies de constructions (vieilles ou récentes), dix maisons qui revêtent la fonction de modèles pour les prochaines interventions. Des maisons en pierre, en brique ou en béton, construites avant ou après la guerre. C'est possible, croyez-moi, et il faut le faire.

Notre pays est magnifique, mais fragile. Notre beauté est une valeur profonde à laquelle de trop nombreuses personnes parmi nous se sont habituées, jusqu'à s'en lasser et être incapables d'en saisir l'essence. En Italie, la beauté est si répandue qu'elle en devient anecdotique. Les gens la vivent sans la remarquer. 

Mais le monde nous regarde et voit des héritiers indignes, et il a raison, car la beauté phénoménale de l'Italie historique n'appartient pas qu'à nous ; c'est un patrimoine de l'humanité. Nous sommes des héritiers indignes car nous ne la protégeons pas comme nous le devrions. Il faut une évolution de notre culture ; nous avons le droit de rendre cette beauté moins fragile. C'est un bien commun dont la responsabilité est collective. 

 





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